Billet de Line Beauchesne: Conséquence de l'absence d'un changement de paradigme sur les drogues

Chaque mois, le blogue du Département de criminologie propose des billets rédigés par nos collègues et présentant leurs recherches ou leurs perspectives sur des enjeux d’actualité. Dans ce billet, Line Beauchesne décrit le programme de recherche prévu pour sa sabbatique à l’automne 2019.

Conséquences de l’absence d’un changement de paradigme à l’égard de la consommation de drogues

Par Line Beauchesne (Professeure titulaire)

Lors des trois dernières années, mes recherches ont porté sur la mouvance antiprohibitionniste des années 2000 qui a amené, entre autres, la décriminalisation de la possession simple de toutes les drogues dans une vingtaine de pays, de même que la régulation du cannabis tant en vente libre que sous suivi thérapeutique dans plusieurs régions. Les débats politiques et médiatiques entourant ces changements montrent que la difficulté principale est que l’on tente de les justifier sans modifier le paradigme de la prohibition. C’est ce qui empêche une véritable approche en santé publique qui intègre avec cohérence l’ensemble des consommations de drogues dans la population – alcool, médicaments prescrits ou en vente libre, drogues illégales, produits dopants, stéroïdes, drogues de performance, etc. C’est ce qui explique également que ces changements juridiques ne demeurent jamais très loin du pénal pour régler les sorties du cadre réglementaire, de même que du moralisme et de la discrimination à l’égard des usagers de certaines drogues, les classes défavorisées étant celles qui en paient davantage le prix.

Pour faire ce changement de paradigme, il faut une appréhension plus juste de ce que constitue une drogue et des motivations diverses à en consommer : plaisir, automédication, adaptation physique, psychologique, sociale, détente, stimulation, etc. En second lieu, il faut tenir compte des environnements de consommation et du rôle que les drogues jouent dans des environnements spécifiques pour s’y adapter. En troisième lieu, il faut tenir compte de la diversité des marchés de drogues, de leur régulation gouvernementale ou non, et de leur puissance économique pour accroître leur marché - industrie pharmaceutique et du cannabis, marché légal de l’alcool et du tabac, cryptomarchés et autres marchés sur Internet, ou encore le marché illégal. Enfin, il faut demeurer dans une approche de réduction des méfaits dans le cadre d’un libéralisme juridique où l’État est responsable de réduire les risques potentiels de consommation de ces drogues, tout en respectant les choix des citoyens. Si cela n’est pas fait, les ‘innovations’ juridiques en matière de drogues se réduisent à une prohibition 2.0 avec toutes les contradictions qui l’accompagnent.

Ce préambule m’amène à l’objet plus spécifique de ma recherche lors de ma sabbatique à l’automne 2019, soit les conséquences d’une absence de changement de paradigme à l’égard de la consommation de drogues, en même temps que l’on a régulé ou que l’on s’apprête à réguler le cannabis dans plusieurs pays.

Cette prohibition 2.0 dans lequel se déroule la régulation de cette drogue se traduit d’abord par la terminologie utilisée. Il y a les termes « cannabis médical » et « cannabis récréatif » pour distinguer le produit prescrit à des fins thérapeutiques du produit en vente libre quand il s’agit en fait de deux modes d’approvisionnement des produits du cannabis, soit sous prescription médicale, ou sur le marché en vente libre. Cette terminologie masque ainsi le fait que les mêmes produits se retrouvent dans les deux marchés et que le cannabis acheté en vente libre repose sur une diversité de motivations ; il y a bien des raisons autres que récréatives pour consommer du cannabis, que ce soit pour retrouver l’appétit, gérer le stress, diminuer l’insomnie, calmer la douleur, se détendre, etc.

Il y a aussi la terminologie courante telle ‘L’alcool et les drogues’ quand l’alcool est une drogue. Cette terminologie conserve le caractère immoral de la consommation du cannabis, et masque le fait que l’alcool, tout comme les médicaments prescrits ou pas, la caféine, le tabac, etc., sont des drogues, dont la consommation repose souvent sur des motivations similaires.  Cette association du cannabis au discours de la prohibition amène ainsi tous les débats sur les interdits d’en consommer dans les lieux publics, les appartements, les milieux de travail, etc.

Il y a aussi toute l’approche en matière de repérage des ‘facultés affaiblies’ au travail et au volant d’un véhicule moteur qui mérite d’être revisitée dans ce contexte. Il n’y a pas que l’alcool et le cannabis qui affaiblissent les facultés. Pourquoi focaliser sur ces drogues ? En fait, pourquoi focaliser sur des drogues ?

Enfin, cette prohibition 2.0 et cette terminologie masquent les raisons qui font que les clientèles défavorisées seront encore celles qui demeureront les plus vulnérables à la répression et aux problèmes de santé publique liés à la consommation de cannabis.

En somme, ma recherche vise à analyser plus finement en quoi le maintien global d’un discours prohibitionniste sur les drogues se répercute sur les discours et les manières d’envisager la régulation du cannabis dans divers pays et régions et les effets de cette situation sur les clientèles plus vulnérables.